La fable de la plage déserte

Imaginez que vous partez à l’aventure dans les Antilles et que vous découvrez une splendide plage déserte. Alors que les touristes de masse s’entassent sur les plages surpeuplées des tout-inclus, vous passez votre vacance à vous prélasser dans votre petit coin de paradis. De retour au pays, vous racontez votre histoire à quelques amis. Quand vous retournez sur votre « plage déserte » l’année suivante, vous constatez que non seulement vos amis y sont aussi mais qu’ils ont invité d’autres amis. La troisième année, un tour opérateur inaugure un vol hebdomadaire vers cette plage et ce n’est qu’une question de temps avant qu’on y construise des hôtels. Adieu plage déserte !

Quel rapport avec les placements ?

Au début des années 90, des académiciens de la finance ont découvert l’équivalent de plages désertes en placement ! En analysant des bases de données (nouvelles à l’époque), ils ont démontré qu’en sélectionnant des titres boursiers ayant certaines caractéristiques (les titres ayant le plus monté depuis un an ; ceux ayant le ratio cours/bénéfice le plus bas ou ceux étant les moins volatils, par exemple) on pouvait constituer des portefeuilles générant des rendements supérieurs aux indices boursiers. Les premières firmes à exploiter ces « facteurs » – AQR aux États-Unis et Bolton Tremblay au Canada – ont effectivement généré des rendements très intéressants.

Vol nolisé vers des rendements médiocres

Malheureusement, comme la proverbiale plage déserte, ces facteurs ne sont pas demeurés secrets bien longtemps. Aujourd’hui, aucun professionnel du placement n’ignore ces facteurs et plusieurs institutions financières ont lancé des produits visant à les exploiter – l’équivalent du vol nolisé vers la plage déserte ! Résultat : ces facteurs ne fonctionnent plus. Depuis 5 ans, 12 des 17 facteurs répertoriés par S&P Dow Jones offrent un rendement inférieur à l’indice S&P 500 avant frais. Considérant que la plupart des stratégies exploitant ces facteurs nécessitent de transiger fréquemment (jusqu’à 3 fois le portefeuille dans le cas du momentum) les rendements après frais sont, au mieux, médiocres.

Un exemple ? Je lisais récemment la chronique d’une conseillère financière à l’emploi d’une grande institution financière. Elle y explique que les fonds à « bêta judicieux » (le terme n’est pas de moi !) que l’institution financière qui l’emploie a lancés pour exploiter les facteurs sont une partie importante de sa stratégie de placement. Je me suis donc permis d’aller voir les rendements affichés par ces fonds depuis leur lancement au début de 2017. Le fonds « canadien multi-facteurs » par exemple, qui cherche à battre le rendement de la bourse canadienne, a un rendement cumulatif au 31 juillet 2019 de 4,5%, alors que le rendement du FNB d’actions canadiennes XIC a été de 13%. L’investisseur qui a investi 10 000$ dans le fonds multi-facteurs est aujourd’hui 850$ plus pauvre que s’il avait simplement acheté XIC (dont les frais annuels sont de 0,06%).

La morale de l’histoire

Quiconque vous fait miroiter des rendements supérieurs aux indices en exploitant des stratégies quantitatives de « bêta judicieux » est probablement en train de vous vendre un vol nolisé vers une plage déserte. Nul besoin de « battre la bourse » pour atteindre vos objectifs financiers. Il vous suffit de trouver un conseiller financier qui prodigue des « conseils judicieux ».

Bonne rentrée !