Tout ce qui brille n’est pas or

À près de 2 000$ US, le cours de l’or est à un sommet historique, en hausse de plus de 25% en 2020 et de 50% depuis le début de 2019. Dans le contexte actuel, cet engouement pour l’or n’est pas surprenant. Un grand nombre d’investisseurs – encouragés par des professionnels de l’industrie – considèrent l’or comme une protection contre l’inflation et une valeur refuge en période d’instabilité. Alors que les banques centrales font aller la planche à billets à coups de trilliards de $, on ne peut en effet écarter le risque que, tôt ou tard, on subisse une poussée l’inflationniste. Pour les promoteurs de l’or comme investissement, la question n’est pas de savoir si l’on doit ou non en détenir, mais plutôt quelle proportion du portefeuille y consacrer. L’évolution du cours de l’or depuis 2 ans semble leur donner raison.

Si vous êtes tenté de suivre leur exemple et de vous précipiter chez le numismate du coin ou d’acheter sur l’un des sites en ligne offrant des lingots d’or, nous vous suggérons cependant de considérer ce qui suit.

L’or ne protège pas contre l’inflation

Un des mythes les plus persistants en placement est que l’or constitue une bonne protection contre l’inflation, c’est-à-dire que le cours de l’or monterait en période de forte inflation. Ce mythe – savamment entretenu par toutes les entreprises qui font le commerce de l’or – trouve sans doute sa source dans les années 1970, alors que le cours de l’or est passé de 35$ US en 1973 à 843$ US en 1980, pendant que l’inflation faisait des ravages.

Cette forte poussée de l’or s’explique essentiellement par l’abandon de l’étalon or (gold standard) par les États-Unis au début des années 1970. Jusqu’alors, le dollar était convertible en or au cours de 35$ l’once. C’est à la même époque que le choc pétrolier a déclenché une forte poussée inflationniste et mené la Federal Reserve américaine à hausser les taux d’intérêt à plus de 20% en 1980.

À partir de son sommet de 843$ atteint en 1980 (graphique 1) cependant, le cours de l’or a chuté de plus de 50% pour atteindre un creux de 297$ en 1982, alors que l’inflation continuait à sévir (plus de 10% en 1980 et 1981 et 6% en 1982). L’investisseur qui a acheté de l’or à son sommet de 1980 a dû attendre plus de 25 ans avant de recouvrer la valeur de son investissement – sans parler du coût de détenir cet or et de l’effet de l’inflation. Ainsi, après avoir augmenté de 22% par année après inflation de 1970 à 1980, l’or a chuté de 8,5% par année de 1980 à 1990 (graphique 2). Celui qui aurait acheté de l’or durant la crise financière de 2008 n’a guère fait mieux.

Une étude[1] publiée en 2013 estime que, de 1836 à 2011, la hausse annuelle moyenne du cours de l’or après inflation a été de 1,1% – grosso modo le même rendement que les bons du trésor sans risque – malgré une volatilité élevée de 13,1%. Pire encore, le cours de l’or n’augmente pas plus en période de crise qu’en temps normal.

L’or ne génère aucun revenu

Contrairement à un portefeuille diversifié d’actions qui versent des dividendes réguliers (présentement 3,3% annuellement sur le S&P TSX Composite) ou d’obligations qui versent des intérêts (1,2% sur le FTSE Canada Universe Bond Index), l’or ne génère aucun revenu. Cette différence est fondamentale puisque les versements de dividendes et d’intérêt expliquent plus de la moitié du rendement à long terme d’un portefeuille diversifié. Il y a donc un coût d’opportunité très élevé à la détention d’or.

Un investissement de 100$ en or en 1978 vaudrait aujourd’hui 670$ (graphique 3) alors que le même investissement dans un portefeuille composé à 60% du S&P500 et 40% obligations américaines vaudrait 5 900$, près de 10 fois plus.

Plus récemment, certains font l’argument que, puisque les taux d’intérêt sont très bas sur les obligations de gouvernements – à peine plus de 0,50% aux États-Unis et au Canada – le coût d’opportunité de détenir de l’or est très bas. Cet argument est fallacieux parce l’or ne peux jouer le même rôle que les obligations dans le portefeuille; ces dernières offrant une protection contre la déflation, qui est l’autre risque qui confronte actuellement l’économie mondiale.

L’or est couteux à acheter et détenir

En plus de ce coût d’opportunité, il est aussi couteux d’acheter et détenir de l’or, que l’on achète directement des lingots ou qu’on investisse dans un fonds qui détient de l’or.

L’investisseur individuel qui achète des lingots paie typiquement une prime de 3% à 5% par rapport au cours de l’or. Cette prime sert à rémunérer les intermédiaires entre les producteurs d’or et l’investisseur. Même chose lors de la vente, qui se fera à escompte de 3% à 5%. Le cours de l’or devra donc augmenter de 6% à 10% avant que l’investisseur ne commence à faire de l’argent.

En plus des coûts de transactions, il y a un coût récurrent associé à la détention de l’or, qui nécessite un coffret de sureté en banque ou un coffre-fort à la maison. Dans un cas comme dans l’autre, les problèmes du transport et de l’assurance se posent. Les assurances résidentielles ne couvrent généralement pas le vol d’or (mis à part les bijoux) et celles qui le font sont très dispendieuses.

L’achat indirect de l’or par le biais d’un fonds ou même de contrats à terme n’élimine pas ces problèmes. En effet, le fonds doit aussi assumer les frais de transactions et de garde de l’or s’il le détient physiquement ou les coûts associés au roulement de ses positions de contrats à terme à leur échéance.

Vous avez déjà de l’or dans votre portefeuille

Si vous détenez un portefeuille diversifié d’actions canadiennes, l’or constitue déjà jusqu’à 10% de vos placements par l’entremise des compagnies aurifères. Ces titres ont d’ailleurs très bien performé, en hausse de plus de 40% en 2019 et 32% en 2020.

Pourquoi le mythe de l’or persiste-t-il?

Compte tenu de tous ces défauts, pourquoi l’or conserve-t-il son aura auprès de nombreux investisseurs?

Longtemps avant l’existence des banques centrales et de la monnaie fiduciaire émise par les gouvernements, l’or a servi de monnaie d’échange. D’ailleurs, et comme on le mentionnait plus haut, jusqu’aux années 1970, le dollar américain était convertible en or à un prix fixe. Depuis que cet étalon or a été aboli par le président Nixon en 1971 et que la détention d’or par les particuliers a été légalisée par le président Ford en 1974, plusieurs entreprises ont fait des affaires d’or (!) en vendant de l’or sous toutes ses formes aux particuliers. On ne peut malheureusement pas en dire autant des particuliers qui ont réalisé des rendements médiocres. En fait, comme beaucoup d’investisseurs ont tendance à acheter de l’or lorsqu’il a beaucoup monté (comme maintenant) et à vendre lorsqu’il descend (pour acheter des actions!), ils font un rendement carrément négatif, que ce soit avant ou après inflation.

Tout ce qui brille n’est pas or!

[1] Barro, Robert J. and Misra, Sanjay, Gold Returns (February 2013). NBER Working Paper No. w18759, Available at SSRN: https://ssrn.com/abstract=2210778